Lettre aux convalescents d’une génération malade
Le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga nous a laissé, à ceux qui sauront la lire, une phrase prophétique : « Une société qui se ment à elle-même est condamnée à vivre dans le chaos perpétuel. »
Cette citation, qui paraît innocente, poétique, presque naïve, nous contraint pourtant à l’introspection. Et de cette introspection ressort un constat : la nouvelle génération de jeunes Africains, appelée par ses défenseurs « génération éveillée », faillit terriblement à la mission qui est la nôtre.
Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux et autres canaux de communication de la jeunesse, nous pouvons constater, avec une profonde tristesse, que les jeunes ont un besoin irrationnel de tordre la réalité pour la faire correspondre à leur désir profond, désir bien souvent très éloigné de la vérité.
C’est par ce mécanisme de déni de la réalité que bon nombre de ceux de ma génération ont réussi à travestir le panafricanisme, à haïr l’élite, à négliger la formation académique de qualité et à diaboliser la démocratie. Ce mécanisme est si vicieux qu’il s’est largement répandu dans notre société, qui biberonne en continu les générations futures à des dogmes qui ne feront que nous retarder davantage.
Par ce texte, je souhaite titiller quelques esprits; ceux qui se questionnent sur le devenir des sociétés africaines avec un sens critique et sans sensationnalisme.
Comment la jeunesse a travesti le panafricanisme
Il n’est pas besoin de lire Nkrumah, Cabral, Du Bois ou plus récemment Amzat Boukary pour comprendre ce qu’est le panafricanisme. Dans sa définition la plus simple, le panafricanisme est une idéologie qui prône la solidarité des Africains et de leurs diasporas. Dans sa forme la plus réfléchie, il s’agit d’une méthodologie de travail consistant à mettre au centre de tous les projets l’unité des Africains. Par exemple, la construction d’un grand pont Kinshasa–Brazzaville, la mise en commun de ressources financières régionales pour la construction du barrage Inga II, la fin des guerres en RDC, au Soudan, au Soudan du Sud, dans le Sahel, et bien d’autres : voilà des projets panafricains.
Sauf qu’aujourd’hui, voyez-les danser autour de leurs idoles !
Des idoles qui transforment le panafricanisme en arme — une arme contre un soi-disant colonisateur, ou une oppression exclusivement tournée vers l’Afrique. Un panafricanisme qui ne parle jamais d’Afrique sauf pour la victimiser. Cette envie d’être le centre du monde et la cible d’un grand complot mondial détourne la jeunesse du vrai objectif. Au lieu de nous unir à la recherche de la vérité, ou simplement de nous organiser autour de projets utiles et réellement panafricains, nous préférons les grands discours anti X ou Y. Il suffit de voir combien ils sont enclins à s’attrouper autour de figures dites panafricaines qui ne parlent jamais de sujets africains, mais qui sont prisonnières de leur obsession pour l’Occident.
Ce que je vais énoncer me vaudra sans doute quelques inimitiés, mais je pense que la vérité mérite d’être dite par quelqu’un qui se revendique lui-même du panafricanisme :
L’Afrique n’est la cible d’aucun complot. Nous ne sommes pas spéciaux à l’échelle de l’humanité.
Oui, il faut le dire, et le marteler s’il le faut : tous les pays africains sont sujets à des pressions extérieures, comme le sont tous les pays du monde. Le Canada est obligé de composer avec les intérêts des États-Unis, tout comme la France qui fait de même avec les intérêts de l’Allemagne, et ainsi de suite. L’impérialisme n’est peut-être pas une vue de l’esprit, certes — mais restons lucides : nos problèmes sont bien plus souvent liés à nos tares internes qu’à une puissance étrangère soucieuse de nous déstabiliser au quotidien.
Selon les données de l’UNICEF et de l’OMS (rapport conjoint 2024), le décrochage scolaire des jeunes filles peut être fortement imputé au manque d’infrastructures sanitaires dans les écoles, en dehors des capitales. Seule une école sur huit en Afrique subsaharienne fournirait aux jeunes filles des produits d’hygiène menstruelle. En conséquence, une fille sur dix manque environ 20 % de son année scolaire, faute de toilettes adaptées.
Pensez-vous sincèrement que l’impérialisme nous empêche de construire des écoles avec des toilettes séparées et des dispositifs de gestion de serviettes hygiéniques pour nos jeunes sœurs ? Pensez-vous sincèrement que c’est l’impérialisme qui enceinte des jeunes filles mineures dans les cours d’école, les forçant à abandonner les bancs et leurs rêves ?
Ou est-ce le fait de la souveraineté ?
L’Afrique sur la route d’un néo-panafricanisme ou d’une idiocratie ?
Le point le plus frustrant, selon moi, de ce mécanisme consistant à nier la réalité, c’est que plusieurs des leaders de ce nouveau courant idéologique de « libération des esprits » font croire à nos frères et sœurs que le savoir a une couleur. On entend notamment des aberrations telles que « l’école du Blanc », « la science occidentale », et bien d’autres termes.
À l’époque coloniale, il était véritablement légitime d’en parler et de chercher à démêler le vrai du faux d’une colonisation qui a utilisé le mensonge de la hiérarchie des races pour dominer l’Afrique en toute impunité. Mais ne serait-ce pas là un aveu de frustration et de complexe que de rester focalisés sur un combat des années 60, alors qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, Russes, Américains, Chinois, Canadiens , tous ceux qui se battaient les uns contre les autres par idéologie en 1945, travaillent maintenant ensemble ?
Avez-vous déjà vu un Chinois, l’exemple de travail le plus aimé des leaders de ces mouvements, ou un Russe, l’exemple de souveraineté le plus apprécié, s’encombrer de slogans tels que :
« Cette découverte scientifique vient des USA, il ne faut pas l’utiliser ! Il faut puiser dans nos traditions pour avancer ! »
Ou mieux :
« C’est une école des USA, ceux qui en sortent sont des valets locaux ! »
Bien au contraire !
Pourtant, si l’Afrique est bel et bien le continent qui a le plus besoin d’une élite formée, c’est également le continent qui déteste le plus son élite et qui adoube ceux qui n’ont rien produit. Nous en sommes arrivés au point de considérer que le qualificatif « intellectuel » est devenu une insulte. C’est à ne plus rien comprendre.
Bien entendu, une grande partie de nos élites nous a déçus — même si cela relève encore d’autres tares importantes de nos sociétés : le culte de la personnalité, le manque de structures de contre-pouvoir, le tribalisme, etc.
Nous aborderons d’ailleurs la question du culte de la personnalité ainsi que celle du système de gouvernance dans un autre article. L’Afrique n’a ni besoin d’un « sauveur », ni besoin de « jeunes éveillés ». L’Afrique a besoin d’une jeunesse instruite, capable de regarder la réalité du monde en face et de structurer des pensées et des projets pour son développement. L’Afrique a besoin d’institutions de contrôle fortes et indépendantes, capables de défendre le droit et de créer une vraie confiance dans nos pays.
L’écart qui se creuse
Nier la réalité n’empêchera pas ses conséquences de nous atteindre. Pendant qu’on vilipende nos intellectuels, d’autres les récupèrent et se développent.
PIB nominal par région (FMI, World Economic Outlook, avril 2024)
| Région | PIB nominal (en dollars US) |
|---|---|
| Asie | environ 39 000 milliards |
| Amérique du Nord | environ 32 000 milliards |
| Europe | environ 26 000 milliards |
| Amérique du Sud | environ 4 700 milliards |
| Afrique | environ 2 800 milliards |
L’Afrique, qui représente 17 % de la population mondiale, pèse environ 2,5 % du PIB mondial. Et aujourd’hui, l’écart se creuse de plus en plus, sans que ce ne soit un hasard. Il s’agit d’une stratégie de développement fondée sur la recherche, des études approfondies, des compétences éprouvées. Ce n’est pas en répétant que l’école ne sert à rien, ou que l’Occident lave les cerveaux, que nous réduirons cet écart.
« C’est la vérité qui rend libre, c’est la vérité qui sauve. » — Fabien Eboussi Boulaga
En acceptant de regarder la vérité en face, nous pourrons débloquer énormément de choses.
Je termine en reprenant cette célèbre citation d’Albert Camus :
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » — Albert Camus, Sur une philosophie de l’expression, 1944
Vivement une Afrique éduquée et unie.